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Gare au colonel Mäkitälö !
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Nous vous offrons en avant première un extrait du "Poisson d'Absentès", roman picaresque composé en hommage au grand Arto Paasilinna. En route pour les étendues glacées de la toundra...
CHAPITRE DIX-SEPT
Le colonel à la retraite Ragnar Mäkitälö était enveloppé dans un uniforme que n'eût pas renié un maréchal soviétique : — "Colonel Ragnar Mäkitälö. Du 15e Bataillon Séparé de l’Armée de Finlande, Croix de la liberté de 1ère classe, héros de la bataille de Suomussalmi ! À qui ai-je l'honneur ? Vous avez servi dans quel corps ?
— Je m'appelle Absentès, Mario. Fils d’un Absentès et d’une Godichon. Du point de vue militaire, j'ai peu de références, étant affligé d'un handicap dont je préfère ne pas parler ici. Mais je suis assez pointu en gastronomie et en œnologie, c’est même mon métier."
Le Finlandais, même rustique et fou, partage avec le bédouin et le sherpa un grand sens de l'hospitalité et de l'entraide. S'il doit découper un étranger en rondelles, il l'héberge et le nourrit d'abord. Aussi le colonel invita-t-il son hôte à ôter ses boots et à s'installer devant l'énorme cheminée qui trônait au milieu de la pièce. Ne se contentant pas de lui préparer une soupe de poisson et un ragoût de renne, il planta une carafe d’aquavit sous son nez et entreprit de lui raconter la geste des résistants finlandais et la manière dont ce petit pays était parvenu à mettre la fessée aux Nazis et à l'Armée rouge.
Absentès souriait mais il n'en menait pas large. Derrière Mäkitälö il pouvait apercevoir un alignement de hangars et une dizaine de serres où dansaient des ombres qui ressemblaient diablement au serpent mécanique qui avait manqué le dévorer un peu plus tôt.
S'il avait su ce qui l'attendait, le faux représentant de commerce se serait abstenu de poser des questions. Comme le gars du chantier de réparation navale, le colonel avait vécu une histoire d'amour qui avait mal tourné, l'objet de ses ardeurs ayant été dépecé chez ces sauvages de Lapons. Depuis ce drame, il s’adonnait à la boisson et au bûcheronnage, ce qui n’avait rien d’original sous ces latitudes et l'avait incité à imaginer un parc d'attraction où l'on célébrerait les grandes heures de l'Armée finlandaise par de somptueuses reconstitutions à échelle à peine réduite.
Pour un septuagénaire moulu, Mäkitälö ne manquait pas de jus. Il en fit la démonstration à Absentès en arrachant la ZX du piège glacé qui s’était refermé autour de ses roues. Puis il fit basculer une grume dans la cheminée comme s'il s'était agi d'un oreiller en plumes : — "Verstehen Sie, Mein Liebe ?" lui avait-il fait en lui passant un bras autour de son cou, avant d'ajouter, matois : — “Et si nous prenions un petit sauna tous les deux ? Vous n’avez rien contre cette tradition, j’espère ?”
Absentès n'était pas ontologiquement opposé aux pratiques contre nature, et avec les femmes il acceptait parfois à l’inversion des rôles ; pas trop souvent tout de même, et dans certaines limites... En voyant le colonel éclater d’un grand rire et se marteler le thorax avec ses poings, Absentès comprit pourquoi les Finlandais avaient fait de l'ours le frère maudit de l'homme.
Le colonel était joueur, il demanda à son invité s'il avait entendu parler des Horace et des Curiace et s'il avait davantage d'estime pour celui qui succombe sans reculer ou pour celui qui prend ses jambes à son cou pour mieux attirer son ennemi dans un piège. Dans la première catégorie, il classait Stalingrad et son héroïsme absolu ; dans la seconde, les divisions du tsar fuyant devant Napoléon pour mieux l'anéantir au cœur de l'hiver. Absentès n'avait pas fait West Point et - si c'est ce à quoi le colonel faisait allusion - il tenait à l'intégrité de son campement de base.
Le colonel adorait qu'on lui résiste, un rire dévala de sa gorge tandis qu'il ôtait ses bretelles et son caleçon. L'heure est grave, pensa l'auteur de polars en embrassant le champ de bataille d'un coup d'oeil quasi professionnel.
Entre l'armée finlandaise et lui, il y avait une table basse, un banc et une pile de bois de chauffage...
Dans son dos la fenêtre à double-vitrage.
À gauche les chambres.
À droite - unique issue pratiquable - le corridor qui conduisait au salut.
Ce n'était pas la première fois qu'un monceau de viande enragé allait bondir sur Absentès, aussi se mit-il à taper du pied comme pour provoquer la charge du fauve qui lui faisait face.
Le colonel tomba dans le panneau : — "Merveilleux, Monsieur, c'est là que les Athéniens s'athénirent !"
On avait atteint le point de non-retour. Feintant le départ vers les chambres, Absentès avait bondi du côté de la cheminée, s'était emparé d'un tisonnier et l'avait abattu sur le crâne dégarni du colonel, redoublant d'estoc et de taille, dans un style approximatif qui lui aurait valu une bronca au Grau-du-Roi.
Médusé, Mäkitälö lui lança un dernier regard avant de s'abattre sur le plancher à la manière d'un chêne terrassé par la foudre.
La première chose qui vint à l’esprit de N°13 en gobant une vodka bien tassée, c'est qu'il avait tué le colonel ; quand il vit qu'il n'en était rien, il le ligota avec du câble électrique et parvint à le hisser dans le sauna qui se trouvait à l'arrière du bâtiment.
Absentès, que cette corrida improvisée avait creusé, vint facilement à bout d'une soupe de poisson congelé, du renne fumé qui traînait sur la planche de découpe, du saumon aux airelles, d'une fiole verte au contenu incertain et d'un toast de Krisproll au miel — ne regimbant que devant le jus de baies jaunes fermenté qu'il balança dans l’évier sans le moindre remords.
Comme le chalet était illuminé comme le château de Versailles, Absentès partit à la recherche des interrupteurs mais, peu habitué aux raffinements de la domotique, il s’emmêla dans les potards. Enfin repu et serein, il tira le convertible et prit ses aises en pensant à l’horrible nuit qu'il avait failli passer dans sa voiture.
Puis il dormit comme un loir.
Puis il rêva à Lempi.
Puis il se réveilla.
Quand il jeta un oeil dans le sauna pour voir si le colonel avait repris ses esprits, il comprit ce qui s'était passé.
Musqué comme un rat, Mäkitälö s’était envolé au paradis des Braves façon Thermidor.
On a beau avoir le cuir tanné, il est difficile de survivre deux heures dans une étuve chauffée à 110 °C.
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Le plus italien des francs-comtois
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Mario Morisi, l'écrivain aux mille visages, court le monde au fil de ses envies et écrit alors une pléiade de romans. Un drôle de personnage.
C'est un trublion, un voyageur, un dévoreur de la vie mais un écrivain avant tout. Morio Morisi est un être complexe, avec plusieurs identités et unique en son genre. Impossible de le cerner, il est insaisissable, comme cette fois où il est venu parler de ses romans, mais aussi de ses tragédies, de ses recueils de poèmes, et du reportage qui lui sera consacré sur France-3, samedi prochain.
Un enfant du pays
Né de père italien, le jeune garçon a passé les premières années de sa vie à sillonner les régions de France, au rythme des déplacements de son père. Celui-ci se posera finalement à Tavaux, terre jurassienne devenue chère à son coeur : " Je tiens à dire que je suis un italo-comtois. Lorsque j'ai fait les 6 000 km en Finlande avec Joël Saras, nous avons distribué des produits de la région, du Vin jaune, du Comté et des confitures. Ils ont adoré. Par contre, lorsque la France et l'Italie s'affrontent au foot, là, je suis pour l'Italie !" Car oui, il est aussi un véritable mordu de foot, qui faisait partie de l'équipe de France scolaire. Si seulement il n'y a avait pas eu cette blessure... "C'était ensuite les années vie, voyage, amour, sexe et rock'n roll", post-68 oblige.
Courir le monde
Après des études à Dole et Besançon, maîtrise de philo en poche, il file exercer comme prof en Angleterre, puis cap sur le Sahara. Il revient quelques temps comme directeur à la MJC Palente, le temps de sortir son premier roman : "L'Émirat du tourbillon". Puis il repart à Paris et travaille à "L'Événement du jeudi", magazine hebdomadaire d'actualité, fondé par Jean-François Kahn. Ne tenant pas en place, et surtout pour suivre sa dulcinée, il part pour Marseille où il continue à exercer le journalisme : "J'étais secrétaire de rédaction, puis nous avons créé l'Écho du Zinc et j'ai continué à écrire mes romans policiers".
un grand romancier
Grosse révélation : Mario Morisi est aussi Mario Absentès. Son actualité, c'est "Le Monde selon Baggio", une histoire de foot, de folie et de perte d'identité. "Baggio est un type à faire perdre la tête, d'une beauté extraordinaire, un personnage de légende en Italie et au Japon", s'enthousiasme-t-il. Un bouddhiste au pays du pape qui, lui aussi, a vu l'un de ses rêves se briser pour une satanée blessure. Mario est également ce faiseur de polars, l'auteur de Castor Paradiso, une fiction qui se situe faubourg Battant, à Besançon, à la fin des années 80 peu de temps après l'attentat qui a détruit un cinéma local lors de la projection de "La Tentation du Christ". Et demain ? Le prochain, tournera cette fois-ci autour de le rue Pasteur dans les années 80-90. Il s'intitulera "Le secret du Hongrois". Morio Morisi, l'homme aux mille et une facettes qui parle couramment cinq langues reste pourtant très attaché à sa région, il sera là pour "Pas serial s'abstenir", le festival du polar qui se tiendra à Besançon. Marie-Laure KOENIG - L'Hebdo
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Baggio, la magnifica ossessione...
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Esce oggi in Francia il romanzo «Le monde selon Baggio» di Mario Morisi, scrittore di origini italiane, appassionato della figura e delle gesta del grande calciatore di Caldogno
Roberto Baggio, la «magnifica ossessione»
Potrebbe benissimo intitolarsi «La magnifica ossessione» come il film omonimo - e di culto - di Douglas Sirk. Il suo vero titolo è invece «Le monde selon Baggio»; esce oggi in Francia ed è stato scritto da Mario Morisi, vulcanico e prolifico scrittore di origini italiane, preso da furiosa passione per la figura e le gesta di Roberto Baggio.
Pendolare di lusso fra Francia e Italia, Morisi è diventato sodale di giornalisti sportivi di mezza Italia, colleghi di «Bresciaoggi» in primis, evidentemente, visto che l’oggetto del suo amore e della sua ricerca si esibiva al Rigamonti.
La magnifica ossessione di Mario Morisi per Baggio era già diventata una pièce teatrale, rappresentata con successo a Besançon e a Saint-Etienne e raccontata da questo giornale.
Evidentemente qualcosa ribolliva ancora nella testa e nel cuore di Mario Morisi, se a un certo momento avvertì l’urgenza di scrivere anche un romanzo. Non è un caso se il libro, storia intrigante di un viaggio in Italia, abbia avuto un contributo da parte dell’Associazione Stendhal. Il grande romanziere dell’Ottocento amava definirsi «il milanese» e considerava l’Italia la «matria», la terra del coté femminile della sua famiglia. Penso che a Morisi piacerebbe essere chiamato «il piacentino», visto che la sua famiglia è originaria della città emiliana.
Il suo romanzo inizia con il più classico degli espedienti cinematografici, utilizzato fra l’altro anche da Polanski nel suo thriller «Frantic»: lo scambio della valigia. Nel film di Polanski lo scambio avviene all’aeroporto di Orly, nella capitale francese; nel romanzo di Morisi la sostituzione avviene a Firenze e ne è vittima Ramon Bulgari, figlio adottivo di Vernon Bulgari, intellettuale di culto del Novecento, ispiratore occulto della beat generation e compagno di strada di Herman Hesse, Dada, Breton, eccetera.
Ramon Bulgari (R.B. come un altro R.B.) è fisicamente - talora anche psichicamente, vista la sua propensione alla paranoia - molto male in arnese: è un concentrato di tutte le malattie, si regge in piedi grazie a misteriosi intrugli che gli vengono propinati da medici in vena di sperimentazioni e a un rene, avuto graziosamente in dono dalla sua segretaria, la quale, però, intende prima o poi, anche molto poi, rientrarne in possesso.
A Firenze, a palazzo Pitti, durante un convegno internazionale sull’opera del padre, Ramon dà in escandescenze e se la prende con un orecchio della moderatrice. Quindi, recuperata la sua valigetta, taglia la corda. Davanti a una Guinness, in un pub della via Pallazuolo, sotto gli occhi di Mimmo, il padrone, Ramon vuota il contenuto della borsa. Ecco cosa contiene: «Sette quaderni marca Clairefontaine, tredici bloc-notes, una copia del Guerin Sportivo, il manoscritto di un testo destinato al teatro, una busta contenente l’inizio di un romanzo, un numero indeterminato di camicie e una rivista pornografica».
Il romanzo parla di un certo Roberto Baggio, nato il 18 febbraio 1967 a Caldogno, e l’autore è Mario Absentès che ha già al suo attivo libri come «Mort à la Mère» e «Castor Paradiso».
Ora, se vi dico che i libri in questione sono stati realmente scritti da Mario Morisi con lo pseudonimo di Mario Absentès, capirete come il Nostro abbia messo in «abime», in finzione, se preferite, se stesso e il proprio lavoro di scrittore, un po’ come ha fatto Nico Orengo nel suo penultimo libro «L’intagliatore di noccioli di pesca», divertente romanzo in cui il professor Pietro Scullino, critico letterario, parla dei libri dello scrittore ligure-piemontese Nico Orengo.
Le analogie con Orengo finiscono qui perché l’aspetto forse più originale e intrigante del libro di Morisi è lo stile: un flusso denso e magmatico quanto diretto ed efficace, supportato da una lingua parlata, venata di argot, che fa spesso pensare a Frédéric Dard, l’inventore del commissario Sanantonio, un Dard con l’ossessione del «maledetto» Céline.
La persona che dice io nel libro di Mario Morisi è dunque Ramon Bulgari, sul quale si proietta l’ombra e l’identità di Mario Absentès, pseudonimo di Mario Morisi. Il cerchio è chiuso.
Aggiungiamo, per la cronaca (sportiva), che nella pagina dei ringraziamenti figura il nome di «Bresciaoggi» e di Marco Bencivenga, così come notiamo a pagina 33 del manoscritto l’apparizione di un dentista coreano di nome Pak Do Ik... Le Rondinelle e «Brescia, una città lombarda di 180.000 abitanti, sede industriale della fabbrica Beretta...» fanno la loro appaizione a pagina 93. Edoardo Piovani, «uno del Brescia-calcio assillato da centinaia di associazioni», è citato a pagina 124.
Arriviamo a pagina 171 di questo libro che si autodefinisce «un giallo metafisico che prende spunto da un calciatore geniale» per sentire qualificare fortunati i giornali come il «Guerin Sportivo» e «Bresciaoggi» che avevano mandato qualcuno alla prima di «Orfeo Baggio».
Si potrebbe anche parlare di quel giorno in cui Ramon Bulgari si fermò nel parcheggio dell’hotel Touring di Coccaglio. Ma basta con l’autoreferenzialità. Arriviamo diritti al capitolo tredici, intitolato «No Roby, no Party»: siamo allo stadio Rigamonti, è l’undici maggio 2004 e mancano cinquanta minuti alla partita...
Fausto Bona
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Baggio : les premières lignes
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 Le Monde selon Baggio de Mario Morisi
Les premières pages
“Je ne comprends rien au football mais Baggio est si fort qu’il peut remporter la Coupe Davis, le prix Strega, Liège-Bastogne-Liège et même, s’il fait un effort, la Palme d’Or au Festival de Cannes.”
Roberto Benigni
Florence, le 16 mai 2004
Une colonne de fumée s’élève du côté du camping Michelangelo. Les derniers mètres le long de l’Arno ont été pénibles. Des rigoles de sueur dégoulinent sous mes aisselles. Les mains sciées par la poignée de ma serviette, je regagne mon hôtel.
La nuit est moite. Je passe une chemise hawaïenne, un bermuda sombre et une paire de méduses.
Le discours que je viens de prononcer dans la salle d’honneur du Palais Pitti me revient tandis qu’un petit Chinois me sert un Campari : “Mesdames, Messieurs, la première mention répertoriée date du premier voyage de Hermann Hesse en Inde et d’un colloque Nietzsche à Sils-Maria. Natif de Zurich, Vernon Bulgari apparaît dans la correspondance de Groddeck, l’auteur du Livre du Ça et rival de Freud. Avant la guerre de 14/18, Bulgari passe plusieurs mois aux Saintes-Maries-de-la-Mer où il apprend le catalan et des rudiments de guitare. On ne sait rien de ce qu’il fait durant la Grande Guerre (l’Amérique du Sud ? l’Europe centrale ? la Turquie ?) mais il participe à Dada avec Arp et Ball, fréquente Ezra Pound et devient bisexuel. En 1929, année de sa rencontre avec Aldington en train de rédiger Mort d’un Héros, il écrit son unique nouvelle – Dans la peau de Raspoutine –, où il évoque ses relations avec les disciples occidentaux de Nitchaev, le théoricien de la révolution à tout prix dont Dostoïevski s’inspira pour ses Démons. Rien n’est certain, d’autant que la première édition du texte, parue chez Le Pauvre Suisse, un éditeur valaisan, s’achève par une mise en garde : “ Toi qui aspires à changer le monde, détruis toute notion de propriété, toute aspiration personnelle. Sache que tu n’as jamais existé...” ”
Je saisis mon amaretto par le col et le vide à demi.
“ La suite est à peine mieux connue. En 1938, à la veille de l’entrée des nazis en guerre, l’éditeur nîmois Pierre Redon édite un tiré à part de trois cents exemplaires répondant au titre de Dix bonnes raisons pour risquer sa liberté où mon père adoptif encourage l’honnête rebelle à renverser l’ordre des choses en l’incitant à l’assassinat poétique, au racisme critique et à l’inversion méthodique de tout humanisme mensonger, fondement selon lui de la domination des ploutocrates sur la nature polyédrique des hommes sans ego… ”
J’essuie la sueur qui coule le long de mon nez.
“ Son dernier opus doit être publié à Bucarest par un proche du Parti dada-communiste : Tuer, voler, désobéir. Conséquence immédiate : la déportation de l’éditeur, l’édition du fascicule en Suède par Bonniers, l’éditeur de Tony Martinson et des écrivains prolétariens ; et l’envol de Bulgari pour le Nouveau Monde… ”
Je sens monter en moi une claustrophobie irrépressible.
“ On ne sait pas grand-chose de la période qui mène de l’après-guerre aux années beat mais un article intitulé Pousser les bébés au suicide : dernier recours de la liberté d’opinion, paraît en 1954 dans le City Lights Magazine cher à Lawrence Ferlinghetti. D’un âge approchant les 75 ans – l’école de Sydney et certains chercheurs japonais datent sa naissance à 1887, les autres à 1891 – , un Bulgari écrit à Hemingway avant son suicide, à Miller dès son installation à Pacific Palisades et à Norman Mailer juste avant qu’il ne poignarde Adèle Morales. Quant à Emmet Grogan, le fondateur des Diggers, il prétend lui avoir parlé dans une bodega de Tijuana alors qu’il venait de subir une intervention destinée “échapper à son karma” et “à le faire passer pour une vieille femme”... ”
C’est en nage que j’achève ma récitation intérieure.
“ Vu une dernière fois par Jerry Garcia, il disparaît au Zaïre la nuit de la victoire de Muhammad Ali sur Foreman non sans avoir dérobé une partie de la recette. Une trajectoire, comme on le voit, qui n’a pas fini d’alimenter la chronique et fournira longtemps du grain à moudre pour nos colloques et l’avenir de la pensée post-nihiliste. ”
Florence, le 16 mai 2004 - 20 heures.
Dans le hall de l’hôtel Albion, je me reprends et je feuillette Der Spiegel. Papa m’a fait découvrir cet hôtel quand j’avais huit ans. Dans la rue, j’expire, je soupire. Quel bonheur de n’avoir plus à subir la glose des sémiologues, la spéléologie des relations entre Papa et Nitchaev, Papa et Groddeck, Papa et Ferlinghetti ; à réfuter les soupçons pesant sur ses relations avec une soi-disant sœur de Gœbbels en Uruguay ; à démontrer qu’il n’a pas participé à la rafle du Vél-d’Hiv. Plus d’avions pris au vol. Plus de taxis bloqués dans les embouteillages. Plus de bachotage dans les halls des aéroports.
Où est passé mon agenda que je raye, que je biffe, que je coche, que j’anéantisse ce futur qui n’est plus le mien ?
Florence, le 16 mai 2004 - 20 h 10.
Une fois, dix fois j’ai refait le calcul. De minuit sept à une heure vingt et une du matin, il y a soixante-quatorze minutes, soixante-quatorze minutes que j’ai passées à gifler un chercheur mondialement connu, mordre l’oreille d’une modératrice, arracher ma serviette des mains du groom et me saouler du côté de Santo Spirito. L’Institut universitaire de Tachkent et les Amis de Richard Aldington peuvent bien submerger de convocations la salle de tri de la poste de Marly-le-Roy, je ne parlerai plus de Papa et de ses Dix bonnes raisons de risquer sa liberté. Encore moins de ses rapports épistolaires et/ou sexuels avec Germaine Greer.
Je fais glisser la fermeture éclair de la serviette fournie par l’organisation, je fouille à l’intérieur d’une main assurée.
Soixante-quatorze minutes... Une heure et un quart pour aller du Palais Pitti, où se déroule le colloque, à l’hôtel Albion.
Le temps, la durée. Il m’en a fait voir, Vernon Bulgari, mon presque-père. Je suis né à Prague. J’ai fait mes études entre Bâle et Paris, mes humanités en Californie, achevé mon Master à Wellington, Nouvelle-Zélande.
Où est passé cet agenda ? Je ne comprends pas.
En décembre 1974, le notaire est formel. Papa a disparu au Zaïre. Je suis son unique héritier, le légataire de son œuvre. Je vole de billard en billard, de dialyses en endoectomies. Quelques tours du monde plus tard, me voici claquant une beigne au comte Moggi, de la faculté de Sienne. Une clameur monte dans la Halle des Réceptions du Palais Pitti : “ Ceux qui voudraient faire de mon père un pré-Nazi me trouveront sur leur chemin ! ” m’exclamé-je en renversant le groom.
Je vide le contenu de la serviette sur la table d’un bar, c’est clair : Elle ne m’appartient pas.
Florence. Le même jour, après deux heures d’errance, dans un bar.
Mimmo, le patron du pub de la via Pallazuolo, me tend une Guinness. Dès que je suis en ville je passe le voir, c’est un marlou sympa, un compère du bout de la rue.
“ Tu es marié depuis vingt ans. Tu aimes ta femme. Elle fait partie de ta vie comme ton bras ou comme ta main. Tu l’as dans la peau. Un magicien arrive et il te la change. Tu en as une toute neuve, complètement différente. D’abord, ça te plaît, puis tu as un remords : qu’avez-vous fait de mon épouse, où est-elle ? Vous ne lui avez pas fait de mal au moins ? Le magicien te regarde, il rigole. Ne t’inquiète pas, la magie noire, ça n’est pas son truc ; et puis la nouvelle est plus jeune, elle a de belles fesses, elle bouge bien. Relax, il n’y a pas de mal à se faire du bien, demande-lui de te faire quelque chose, tu verras, elle est plus obéissante que la première...
J’ai des difficultés avec le bec de lièvre de Mimmo mais je comprends
– Tu ne vois pas où je veux en venir ? Une femme, une autre, c’est du passé. On a interverti vos serviettes. Il faut saisir les signes au vol. Bon, c’est ennuyeux. Dans ton sac il y avait des numéros de téléphone, des adresses de collègues, les coordonnées de petites nanas sympas… Un pan de ton histoire vient de s’effondrer, c’est sûr.
Des clients cernent notre table.
– Aimes-tu les chats ? Les chats sont malins, tu sais. Ils font tous quelque chose de très important, les chats : ils enterrent leurs crottes : ils savent qu’elles peuvent les trahir. N’oublie pas ça : ramasser la crotte de ton ennemi, c’est t’emparer de lui, le vaincre de l’intérieur. Il y a autre chose : a-t-on affaire à une substitution accidentelle ou à un acte de malveillance ? Il faut en avoir le cœur net. Qu’est-ce qu’il y a, dans ta serviette : de vieilles lettres, un agenda, des photos, un dictaphone. Rien de compromettant, tu es sûr ? Il y avait ton adresse quelque part ?
Vingt personnes se sont agglutinées autour de nous. On se croirait à l’arrivée du Giro.
– Remarque, tu as du répondant. Qu’est-ce qu’il y a dans la sienne, de serviette ? c’est quoi, ses crottes ?
Je n’ai pas de mal à répondre, je lui décris tout :
– Sept cahiers de marque Clairefontaine, treize blocs-notes, un exemplaire du Guerin Sportivo, le script d’un texte destiné au théâtre, une enveloppe kraft contenant le début d’un roman, un nombre indéterminé de chemises et une revue pornographique.
– Et ça parle de quoi, en général ?
Agacé par l’attroupement qui s’est créé autour de nous, je donne à Mimmo le nom qui revient le plus souvent, Baggio, ou quelque chose comme ça :
– Anselmo, le cardinal proche du pape, ou Cristina, la chanteuse lyrique ?
– Roberto, je crois.
– Roberto Cristiano... le journaliste.
– Non, Roberto tout court.
– Roberto Baggio. Né le 18 février 1967 à Caldogno...
– Roberto Baggio, né à Caldogno.
Le nom que je viens de prononcer rebombe de bouche en bouche. Le rasta, le loubard, la petite nana acide, tous me regardent comme si j’avais le doigt raide. Qui est ce Roberto Baggio ? Un chanteur à la mode, un leader d’opinion, l’ennemi public n° 1 ? Pourquoi me regarde-t-on comme une bête curieuse ?
– Prof, tu me fais marcher. C’est comme si mon imbécile de serveur ne connaissait pas le nom de Frédéric Barberousse ou de Soliman le Magnifique. Le gars que tu cites est un phénomène. Quand il était gosse, il plaçait les filles amoureuses de lui sur la ligne de but, il leur mettait un melon sur la tête et hop ! il l’enlevait du point de penalty sans leur faire de mal. C’est pour ça que ses camarades d’école l’appelaient Guillaume Tell.
Vous m’en direz tant.
– Un recruteur est venu quand il avait onze ans. Ce jour-là, il a marqué sept buts. Il était au Collège et toute l’Italie le connaissait. C’est la promesse des promesses, lisait-on sur les journaux.
– Et qu’est-ce qu’il fait, il joue toujours au ballon.
– Mais, malheureux, Roby ne joue pas au ballon. Roby c’est David et Goliath, les Travaux d’Hercule, les Mille et Une Nuits, le Mahabharata. Vous avez affaire à une étoile, Prof, à un héros de légende.
– Qu’est-ce qu’il a à voir avec Florence, votre gaillard ?
Une vingtaine de regards se posent sur moi. Je n’ai rien contre ces aliénés qui aiment le foot, mais je suis proche de Borges qui organisa une conférence sur la mort le jour du match d’ouverture d’Argentine 78 ; ou de Papa qui supportait uniquement les clubs fondés un 1er mai, en souvenir du jour où la police avait massacré une centaine de syndicalistes à Chicago.
– Ce que Roby a à voir avec Florence... il a que tout le monde se rappelle son arrivée à Serramazzano. On aurait dit un angelot déchu, un poussin blessé. Il était si mignon avec son air effarouché et ses béquilles. Florence aime les héros, vous le savez bien. Bon, tout le monde ne l’entendait pas de cette oreille, les dirigeants de la Fiorentina avaient déboursé deux milliards sept cent mille lires pour l’avoir, le poussin boiteux, alors, dans les couloirs, ça toussait un peu.
– Les dirigeants...
– Ca me retourne rien que d’en parler. Des nobliaux du BTP partis pour contester la suprématie de l’empire Fiat, des insolents qui appelaient Giovanni Agnelli, le “ Mécano ”.
– On peut être assez fou pour débourser trois milliards pour une paire de béquilles ?
– Vous n’êtes pas en France, Prof. Ici, les capitaines d’industrie sont complètement dingues : il n’y a qu’à voir Berlusconi, Moratti, Gaucci, le scandale Parmalat, les Pontello, bien sûr.
– Les Pontello ?
– Ouais, ces benêts voulaient qu’on les aime. Notre Fiorentina était leur danseuse. Au début, on a vu le comte et sa cour casser la croûte avec les excités des virages. Oh, ça n’a pas duré longtemps. Passé l’état de grâce, les flics montaient la garde autour de leurs palais. Entre la grande équipe des années 60 et l’époque de Roby, on en vu de toutes les couleurs. Que d’argent jeté par les fenêtres. On a même eu droit à un docteur en médecine brésilien qui prônait l’autogestion !
– Pourquoi boitait-il, votre enfant prodige ? Ça n’est pas très malin, de miser sur un cheval cagneux.
– Prof, vous connaissez l’histoire d’Orphée. Vous vous souvenez qu’Euridyce, sa promise, est piquée par une vipère le jour de leur mariage... Eh bien, deux jours après avoir signé pour nous, lors de son dernier match avec Vicence, Roby se jette sur un adversaire et, crac ! son genou se désintègre. La malchance ne l’a jamais épargné : il est passé six fois sur le billard.
– À cet âge-là, on guérit vite.
– On aurait aimé... d’après les médecins qui l’examinent, il n’a plus qu’à retourner dans l’atelier de son père. C’est un coéquipier qui lui souffle le nom d’un chirurgien de chez vous, le professeur Bousquet. À l’époque, les genoux c’était pas de la rigolade, une déchirure et tu étais bon pour le remblais.
– Et alors ?
– Alors, il est tellement déprimé qu’il en oublie de porter ses chèques à la banque. Le soir, pendant que ses coéquipiers filent en ville, il garde la chambre et il souffre le martyre. La deuxième année, on l’opère encore.
Le serveur pose sa main sur l’épaule de son boss, qui l’envoie paître.
– Ça ne fait rien. Florence l’aime, Florence croit en lui. Dans les bars et dans les épiceries on sent que Roby est un envoyé du Ciel. On l’invite à jouer au baby-foot, on lui paie ses cafés. En mai 87, après deux années de calvaire, il marque un coup franc superbe sous les yeux de Maradona – tu connais Maradona, quand même ?–, un but qui assure le maintien de la Fiorentina devant quatre vingt mille Napolitains admiratifs. Au début de la saison suivante, il laisse la moitié du grand Milan sur les fesses et marque un but d’anthologie. Roby est Dieu, il fait monter les filles au plafond, il fait rêver les garçons. Hélas, le comte décide de se débarrasser de son David en culotte courte pour récupérer sa mise. Le ciel lui tombe sur la tête : trois jours d’émeutes, des centaines d’arrestations, des dizaines de blessés, du jamais vu en Europe pour un footballeur.
(à suivre dans : www.lembarcadere.net)
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Paasilinna, allez savoir...
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Depuis que l'Ecole de l'Aire de Sampans a vu le jour, chacun de ses membres a une autonomie plus grande. Pierre Launay, un des doyens de l'Ecole, a décidé de s'intéresser au grand écrivain finnois, Arto Paasilinna, et au dernier de ses romans traduits par Anne Colin du Terrail pour Denoël. Vous avez dit "Un homme heureux" ?
Autopsie d’une tyrannie ? Au centre de ce roman à l’ironie grinçante écrit en 1976 par le finlandais Arto Paasilinna : la trajectoire d’un ingénieur pacifique qui, confronté à des paysans haineux, met en place une machination destinée à punir les responsables de sa chute.
Kuusmäki, paisible petite bourgade, voit le cours de son existence bouleversée par l’arrivée de l’ingénieur Jaatinen. Ce dernier est chargé de concevoir un nouveau pont enjambant la rivière du village, surnommée la Tuerie, depuis qu’elle fut le théâtre d’un sanglant affrontement entre les blancs et les rouges en 1918. D’entrée de jeu, la bienveillance affichée par le nouveau venu à l’égard des ouvriers du chantier est perçue comme un laisser-aller blâmable par les élus locaux. De malentendus en chamailleries, l’incompréhension s’installe et débouche sur une véritable cabale menée à l’encontre de l’ingénieur par des notables inquiets de son aura naissante. Désavoué par sa hiérarchie, Jaatinen est démis de ses fonctions, malgré le soutien de ses employés. Il n’aura de cesse de faire payer les responsables de son avenir brisé.
Dans un premier temps, on se réjouit de voir l’ingénieur donner une bonne leçon aux édiles en mettant au point une juteuse entourloupe qui lui permet de rafler le marché de l’eau sur la commune et d’imposer une politique plus généreuse. La découverte opportune d’une carrière de sable achève de faire sa fortune. La victoire de Jaatinen acquise, on s’attend à ce que le jeu tourne court mais la surenchère ne fait que commencer. On comprend vite que ce premier succès a réveillé chez l’ingénieur une soif de reconnaissance telle que rien ne semble pouvoir l’assouvir, tandis que la haine de ses adversaires se fait de plus en plus tenace. Jaatinen poursuit sur sa lancée conquérante et réussit à noyauter toutes les instances décisionnelles de la commune, muselant la presse, employant au besoin la corruption ou le chantage. Bientôt, le village entier lui est acquis par la force des choses. Où s’arrêtera cette irrésistible ascension ?
En apparence, le parcours de Jaatinen est exemplaire : il a triomphé de l’adversité et rendu leur fierté à des habitants libérés de la tyrannie des élites. Il a su se montrer (in extremis) magnanime avec ses ennemis et appliquer une politique plus juste. Il est le héros de l’histoire. Pourtant, çà et là, quelques fausses notes perturbent l’harmonie ambiante : tel représentant de la banque venu surveiller l’avancement des affaires de Jaatinen relève le comportement « servile » des employés à son égard. L’ingénieur est parfois titillé par des sentiments « désagréables »...
Et si le village avait basculé dans une nouvelle aliénation en tombant sous la coupe de Jaatinen ? Ce dernier devrait être un homme heureux, un de ces citoyens bien tranquilles et bien sous tous rapports. Mais tandis que se profile le pouvoir, on sent croître son insatisfaction : aucune réussite ne parvient à le combler réellement et le voilà tendu vers de nouvelles ambitions. Le rapport de force s’est inversé mais l’inquiétante utopie de l’ingénieur Jaatinen laisse planer une ombre sur les eaux de la Tuerie.
Mathilde sur le Net
Un homme heureux, Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, éditions Denoël, 2005.
PS : On vous jure que vous allez entendre parler de Paasilinna et de Laponie, dans l'après-Baggio. Si vous êtes curieux, revenez ici entre le 25 mars et le 25 avril
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Orfeo Baggio, en avant première (2)
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 Nous avons décidé de vous faire une surprise. Pour peu que vous ayez l'habitude de fréquenter cet espace, cette chambrette de Casa Morisi, vous allez pouvoir découvrir en avant-première l'ultime moutûre d'Orfeo Baggio. For the one who can read french, we've decided to offer you the ultimate verson of Orfeo Baggio as it will be plaid at the beginning of June. You'll be able to read it step by step every week until the First at the Opera theater Per quelli che sanno leggere il francese, ecco l'ultima versione del testo dell'Orfeo Baggio. Lo potrete leggere ogni settimana fino alla prima il 3 di giugno a Besançon.
SCÈNE 2
ROBERT - L’ARABE
R.B. : — Qu’est-ce qu’il leur prend, à la fin ? je suis là à jongler, je fais des passements de jambe et on me tombe dessus au moment où je vais tirer mon péno. Je la connais pas, leur bibliothécaire, moi, comme si j’avais le temps de lire des livres avec tout ce que j’ai à faire. Je suis même pas d’ici, après tout !
L’Arabe interrompt sa prière.
L’Arabe : — Dis, l’ami, qu’est-ce que tu fais ?
R.B. : — Il faut que je bouge, si je m’arrête, ils vont m’avoir.
L’Arabe : — Comment tu t’appelles ?
R.B. : — Si ces abrutis ne me laissent pas sortir, c’est une catastrophe.
L’Arabe : — Pourquoi t’es là ?
R.B. : — Ils m’ont arrêté près d’un cadavre que j’avais même pas vu ! C’est incroyable, ça, je jonglais avec mon ballon...
L’Arabe : — Tu jouais au ballon ? Avec ce qui se passe?
R.B : — Et alors ? il y a quelque chose contre la Constitution ? Ils ne se rendent pas compte, je te jure, s’ils ne me rendent pas mes affaires, s’ils salopent mon ballon...
L’Arabe : — Ils vont te rendre. Si tu calmes, ils rendent toujours.
R.B. : — Ils n’ont pas le droit ! Un ballon, ça ne se tripote pas, ça ne se jette pas dans un placard comme une vieille chaussette !
L’Arabe : — Calme-toi, c’est pas un drame, quand même ?
R.B. : — Pas un drame ! Pas un drame !
L’Arabe : — Je peux poser la question ? Qu’est-ce que tu fais avec un ballon, à ton âge ?
R.B. : — Tu te moques de moi ou quoi ?
L’Arabe : — Je comprends pas...
R.B. : — Mais enfin, c’est ce qui me fait vivre, c’est mon métier.
L’Arabe : — Bien, bien. Mais comment tu gagnes ta vie, t’es bien sapé, tout de même, c’est pas en jouant dans la rue comme les gosses que...
R.B. (étonné) : — Dis, tu te fous de moi ou quoi ?
L’Arabe : — Je pige pas...
R.B. : — Mais tu vois bien que je suis, quand même... ?
L’Arabe : — Ben, si tu me le disais, ce serait mieux, comment tu t’appelles ?
R.B. : (passe la main dans ses cheveux, tourne, vire, fait mine de prendre dans ses mains un ballon invisible) : .— C’est sûrement un cauchemar, c’est pas possible.
L’Arabe : — Pardonne, mon garçon, j’ai jamais entendu parler de toi, c’est pas ma faute, tout de même. Je peux pas connaître tout le monde.
Robert va vers la porte contre laquelle il donne de violents coups de poing :
R.B. : — Je veux téléphoner ! Vous m’entendez : Il faut que je téléphone !
La Voix dehors : — Il va s’en prendre une, leRital, j'te l'dis, moi !
L’Arabe : — Calme-toi, faut comprendre, avec ce qui se passe...
R.B. : — Je m’en fous, de ce qui se passe, c’est pas mon pays, je veux rentrer chez moi !
L’Arabe : — Je voudrais pas embêter, mais tu pourrais dire ton prénom au moins, c’est pas facile de parler à quelqu’un...
R.B. : — Mais où tu habites ? Tu connais vraiment pas mon nom !
L’Arabe : — On peut pas tout connaître, khouïa, toi, tu connais pas mon beau-frère Youssef.
R.B. : — Mais je m’en fous de ton beau-frère, je dois être à Brescia pour reprendre l’entraînement, tu comprends ?
L’Arabe : — T’es un compliqué, Roumi, dire comment on s’appelle, c’est pas la mort quand même !
R.B. : — J’m’appelle Verdi ! Roberto Verdi, tiens !
La porte s’ouvre et on jette un sac dont le contenu se répand au milieu de l’appartement. Robert vérifie ses affaires : un maillot de foot azur, une casquette, une chaussette, des chaussures sans lacets, une serviette sale, une genouillère.
R.B. : — Je veux un avocat, un avocat bilingue !
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Orfeo Baggio, le texte (1)
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 Besançon, le 13/04/04
Nous avons décidé de vous faire une surprise. Pour peu que vous ayez l'habitude de fréquenter cet espace, cette chambrette de Casa Morisi, vous allez pouvoir découvrir en avant-première l'ultime moutûre d'Orfeo Baggio. For the one who can read french, we've decided to offer you the ultimate verson of Orfeo Baggio as it will be plaid at the beginning of June. You'll be able to read it step by step every week until the First at the Opera theater Per quelli che sanno leggere il francese, ecco l'ultima versione del testo dell'Orfeo Baggio. Lo potrete leggere ogni settimana fino alla prima il 3 di giugno a Besançon.
Un appartement de police en désordre.
Bruits d’émeutes, explosions lointaines : ambulances, sirènes, sauve qui peut.
Une explosion.
Les vitres viennent d’être soufflées.
Des papiers volent. Poussière âcre. Fumée.
Un Vieil Arabe est blotti sur son banc, abîmé en prières, terrorisé.
Des voix dans le couloir et dehors :
“Ils ont fait sauter les Télécom.” - “Ils sont à la mairie.” - “La ville est dans le noir.”
SCÈNE 1
Robert - L’Arabe - Les policiers
Un type, habillé d’un blazer enfilé à la hâte, est jeté à l’intérieur d’un appartement de police où se trouve déjà un Arabe d’un certain âge. Il n’a pas de lacet, pas de cravate, une chaussette, le pantalon aux genoux
R.B. : — Rendez-moi mon sac, rendez-moi mon ballon ! Mais ces type sont dingues !
Voix dehors : — La ferme, la loi est le même pour tout le monde, une garde à vue, c’est une garde à vue !
R.B. : -— Mais qué tout le monde ! Je ne suis pas tout le monde, moi !
La Voix : — Tais-toi, tu récupéreras tes fringues quand le Chef le dira.
R.B. : — Rendez-moi mon ballon, bougre d’abrutis !
Bruits de pas accélérés, policiers qui dégringolent dans les escaliers
La Voix : — Ton ballon, tu peux t’le...
R.B. : — Mais vous êtes cinglés, vous ne savez pas à qui vous avez affaire !
La Voix : — Arrête tout de suite ou on te démonte la tête !
Roberto se tourne vers l’Arabe qui le regarde comme une chose curieuse.
R.B. : — Mais à qui vous croyez avoir affaire, Dio Càn’ ? Si vous me perdez quelque chose je porte plainte !
La Voix : — Porte plainte, mon gars, porte plainte.
R.B. : — Mais c’est pas possible ! Vous me reconnaissez pas, ma parole ! Rendez-moi mon ballon ! Y’a aucun risque !
La Voix : — On a vu un dingue se suicider avec un sachet de purée.
R.B. : — Je vais pas avaler mon ballon !
La Voix : — Un conseil, l’arsouille, tu nous parles meilleur sinon tu vas faire une mauvaise fin !
R.B. : — Allez chercher un psy, qui vous voulez ! Vous faites une erreur, vous ne pouvez pas me priver de mes affaires, vous n’avez pas le droit !
Dehors, coups de feu, cris, coups de boutoir dans la porte.
R.B. : — Ho ! Hoooo ! Mon ballon ! Laissez-moi sortir !
L’Arabe prie à haute voix.
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 C'est en l'an 2.000 que Mario Absentès a fait son apparition dans le petit monde du roman noir français. Nous vous donnons à lire un article de synthèse signé Christophe Fourvel paru dans la revue "Verrières" édité par le C.R.L.
Mario Morisi
“Les meurtres dont il est question dans Mort à la Mère comme dans J’aurai ta peau Saxo, les deux livres signés par Mario Morisi sous le nom de Mario Absentès dans la collection “Faits Divers” sont deux reliquats de l’enfance, deux meurtres symboliques qui, la faute à la rondeur du monde qui tourne trop bien malgré ses lacunes, ne se sont pas produits à temps. Avec les années et les agios, ça fait du sang en plus. Le désir a mis le corps sur la scène. Mario Absentès aime la chair et les meurtres ont le mérite de le concerner. Ses descriptions érotiques ne sont jamais voyeuses, c’est serré de près, la langue de l’écrivain lèche la peau de ses personnages, la beauté des gens dépend de la lumière, et la lumière de l’importance que l’on donne aux gens. Les livres laissent parfois l’impression de patauger dans les odeurs corporelles avant que tout ne vire au rouge.
Morisi connaît ses préceptes freudiens. Il rehausse le quotidien banal des victimes de quelques rappels de base. Tout le monde a une histoire et pas seulement les gens heureux. Les pulsions de mort travaillent souvent ceux que le sexe a frustré. Rien d’original, certes, mais le mérite ici est qu’il ne s’agisse pas d’un cours magistral. Ca transpire et c’est saturé d’humanité. On pourrait envisager une traduction en jargon polar des principes névrotiques : la viande dont on ne prend pas soin tourne mal, voilà tout.
Tout récit est trompeur
Tout récit est mensonge, écrit-il dans Mort à la Mère.
C’est bien parce que ça se joue tellement en deçà. Dans cette collection de livres qui propose aux auteurs d’imaginer les événements qui ont conduit à un fait réel et dramatique, il y a, en amont, un regard ou un mot de travers qui a mal ricoché, puis une goutte d’eau (ou un torrent) qui fait déborder le verre. Celui qui est tué n’est certes pas nécessairement celui qui est visé mais l’esprit de l’assassin est suffisamment confus pour éprouver le soulagement d’avoir fait ce qu’il devait faire. Là on est déjà plus près de la littérature, sans distinction de genre. Le polar n’intéresse pas l’auteur. Il n’en a d’ailleurs jamais lu, méfiant depuis toujours à l’égard de ce qui nous vient des Etats-Unis, cinéma et littérature compris. C’est le cadeau que les enfants trouvent parfois avec l’emballage politique de leur éducation.
Mario Morisi a donc mis les histoires de Mario Absentès dans sa vie. Comme encore une virée de travers supplémentaire, comme un écrivain qui écrit la moitié de ce qu’il devrait écrire, entre les articles dans les gratuits qu’il n’a de cesse d’inventer ("La Gazette du Sport", "Welcome", "L’Écho du Zinc", "Culture n’ Cie"...) et d’autres initiatives du même tonneau, des idéaux pas très bien carbonés du côté du réel mais qui respirent le plaisir qu’on peut avoir à exister. De ces compromis, somme toute courant entre l’être et le faire, l’homme et sa plume en ont pratiqué pas mal : nègre pour des lyres un peu gauches du showbiz, rewriter, interviewer, écrivain, correcteur, parolier et bientôt auteur de théâtre, il faut peut-être arrêter sur cette litanie et voir qu’à force d’être sans trajectoire rectiligne ni activité fixe, Morisi est devenu la muse d’Absentès. Un personnage de polar comme on en fait aujourd’hui. Un mec qui aime les nappes de brouillards à cinq heures du matin sur Besac. Sauf qu’à parler ainsi, on risque de louper la moitié du bonhomme. Sa truculence, son rire oriental. C’est une écriture goulue que l’écrivain porte en lui comme ses origines latines. Fils unique d’une famille ouvrière italienne, traîné d’école en école au gré des affectations paternelles et un jour fixé à Dole, il part dans la vie avec cette mission par procuration de réussir à hisser son nom d’immigré parmi ceux des notables ; à l’occasion, de battre ses congénères dans les seules matières qu’il s’est choisies, sport ou philosophie. Se nourrir de littérature qui n’est pas au programme pour petit à petit s’inventer soi même tout en restant le fils de son père. Ca donne des gens qui adore les apéritifs sur les zincs avec les laissés-pour-compte de la culture mais qui ont lui Cervantès en trois langues. Des gens qui s’épuisent avec plaisir à mettre ensemble les deux bouts : les classiques turfistes et ceux de la littérature, les grandes équipes de football et les grandes compagnies de théâtre. Qui s’usent à faire des livres qui seraient lus par tout le monde, l’ouvrier et l’universitaire, quitte à rater un peu les deux.
Ses cinquante blessures sont bien cachées. On le verra un jour dans un livre, celui qu’il s’est promis d’écrire avant de mourir. Quelque chose dans lequel on dit sa vérité. Le livre qui nous laisse partir et qu’on lègue non pas à la postérité mais à ses amis, aux femmes qui nous ont aimé ou haï. Et à sa fille.”
Christophe Fourvel, in “Verrières n°7” de février 2002 ; p. 21, 22, 23 - Édité par le C.R.L. de Franche-Comté. Inclus une belle page de “Achevez Cendrillon” paru quelques semaines plus tard. p. 132.
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Pauvre M. Nietzsche (VIII et Fin)
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M. M. a écrit un deuxième texte pour le théâtre, un deuxième texte offert comme le premier à Alain Besset qui s'est promis d'en faire un jour quelque chose, peut-être le tour des gares d'Europe, les mots du faux, du vrai Wilhelm Friedrich en bouche...
Nietzsche cherche l’enfant pour la protéger, pour la guérir, la rassurer, mais il n’arrive pas à trouver les mots et ça lui fait très peur.
“Un Cheval ! Pferd ! Cavallo ! Horse ! Hippos ! Une jambe de chaque côté. Qui pendent. Dominer. À la Prussienne. Les princes montent leurs chevaux comme des symboles. La force torrentielle de la nature à cru. Du haut de son cheval, Pharaon, Achille, César, Charlemagne, Barberousse, Er-rachid, Gengis, Soliman, Louix XIV dominent le vulgaire et épousent l’horizon du regard. — Dis, tu sais ce que faisaient les Centaures, oh oh oh, où tu es, Louise, Petite Louise, où tu es ? Où elle est ? Citoyen le Compatissant, tu es parti aussi ? Tu me laisses seul avec le Marchand ? — Oh, Petite Lou, ne m’abandonne pas encore ! Tu voulais que je te protège, que je te soigne et tu n’es pas là ? Ce sont les Centaures qui soignent et qui enseignent. Oui oui oui oui, je connais Chiron, le maître d’Hippocrate. Quel est ce râle ! Quelle cette plainte ! Ecartez-vous, écartez-vous, peuple de soumis ! Et vous laissez faire ? Qu’est-ce qu’elle a fait cette bête ? Quelle faute doit-elle payer ? Ecarte-toi, badaud ! Écartez-vous, gens de peu de tête ! Ecarte-toi, le Voyeur, écarte-toi, le Pasteur ! Bêtes de somme, princesses endormies, dormeurs du Val ! Où est la victime, maudits contempteurs du présent à la solde des Églises ! Où est-il ? Où est le Pferd, le cavallo, the horse, le hippos ? Où est le cheval, bon dieu ! Dis, dis, toi ! il est où le cheval qui meurt, il est où ? Est-ce vrai qu’un flot de caillots giclent de sa gorge en gerbe ? Est-il vrai que le propriétaire, son bourreau, bandait en le frappant ? Et vous êtes surpris ? — Ho, ho ! toi ! Est-ce que tu as vu une petite fille, elle s’appelle Louise, elle a de grands yeux intelligents... — Louise, reviens, j’ai des choses à te dire ! Toi aussi, tu auras mal, tu sais, mais il y a un secret. Oh, Louise, mais reviens, à la fin ! Je ne t’ai pas tout dit. La mort, c’est pas ce que tu crois. Le cheval, il n’est pas vraiment mort. — Qui êtes-vous ? Pourquoi me regardez-vous comme ça au lieu de soigner le cheval mort ? — Louise, qui es-tu ? Qui êtes-vous, Louise ? Ma soeur et ma mère ont une grande mâchoire, de grandes dents, avec une queue de cheval. Vous n’êtes pas elles, je le sais. Il y aurait quelqu’un d’autre qu’elles ? Pauvre cheval, j’ai une idée : et si nous mêlions notre sang ? Cheval, tu connaissais Chiron ? Et si nous achetions une école, tous les deux ? J’ai déjà une petite élève, elle s’appelle Louise et elle très intelligente, ça se voit à ses yeux. Mais il ne faudra pas tout lui dire, hein ? Tu sais comme c’est, depuis que Dieu est mort, c’est pas facile, avec les enfants. À propos, tu connaissais Nessus. Un jour, il m’a vendu sa tunique, j’en ai encore un bout sur moi, je me le mets autour du front quand j’ai trop mal — Regardez, il est là, il est couvert de sang ! Ma parole, il fait l’amour avec ce cheval mort ! Mais c’est dégueulasse ! Qui c’est ? Un professeur, à ce qu’il paraît, un dénommé Nietzsche ! — T’es fou, c’est Walter Schmidt, je le reconnais ! — Tiens, un ange ! “Si un ange révélé se révélait à moi qui...” — Mes idées coulent de source, maintenant. Elles ne rencontrent aucun obstacle. Le trépan a cessé son oeuvre, la vrille est en place de grêve. — M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, j’avais peur de pas vous retrouver... — C’est toi, Cosima... — Non, c’est Louise, dites, vous pouvez me jouer un morceau au piano, j’ai bien aimé, tout à l’heure... — Tu es revenue ? Mais bien sûr, ma Louise, oui oui oui, jouer un morceau. Ècoute, je l’ai composé le jour où je me suis fâché avec ce pauvre Wagner. On dit qu’il protège du mal, il y a si longtemps que je ne l’ai pas joué...”
Nietzsche joue son morceau. Religieux. Puis il improvise. S’agite. Il sent une présence. Regarde autour de lui, inquiet. Se lève. S’avance au devant de la scène. Se tord les poignets. Les tend vers un invisible quelqu’un. Grimace atrocement. Jette sa tête en arrière. Bruit de pas dans le noir.
“Louise, t’as aimé ? Louise, dis-moi au moins si tu as aimé ! Louise, où es-tu, Louise...”
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Pauvre M. Nietzsche (VII)
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M. M. a écrit un deuxième texte pour le théâtre, un deuxième texte offert comme le premier à Alain Besset qui s'est promis d'en faire un jour quelque chose, peut-être le tour des gares d'Europe, les mots du faux, du vrai Wilhelm Friedrich en bouche...
Nietzsche a peur, il échappe à d’invisibles ennemis, on le pourchasse, il titube, tombe, se relève, se cache, tremble, rampe...
“M’sieur Nietzsche, je vous l’avais dit, ils vont vous faire du mal. Dites-leur que vous êtes malade, si vous êtes malade, ils vont vous soigner... — Il a raison, Monsieur le Professeur, parce que là vous me faites mal au coeur, je voudrais vous aider... — Soigner ! Me soigner ! Jamais ! Je préfère mille fois la maladie ! Ma maladie c’est mon oeuvre ! Il est cruel de séparer un homme de sa maladie, mille fois plus cruel que de le séparer de sa femme ou de ses enfants ! Je vous le dis, je vous le dis : on ne sépare pas un homme de sa maladie, on ne sépare pas une pensée de sa maladie ! On est la pensée de sa maladie ! Ce sont eux qui sont fous, nuisibles, superflus ! Oui oui oui oui, ils étiquètent, ils classent, ils mettent des prix sur les pensées et sur les concepts ! Parce qu’ils ont peur, parce qu’ils savent que je porte la liberté et la sédition. Leurs suppôts viennent vers nous et nous suggèrent le supplice. Ce sont des contempteurs. Souffrez, il n’y a pas le choix, souffrons ensemble, soyons sages, plus tard, ce sera beau, ce sera doux, ce sera tout le contraire de maintenant ! Prenez Prométhée, il ne l’a pas volé, Prométhée, son supplice. Voler le feu des dieux pour le donner aux hommes : quelle idée abjecte, quelle gageure inutile. Souffrons, c’est bon. Mais maintenant, tout de suite. Pas de lumière, pas de chaleur, de la souffrance, de la haine, du ressentiment. Que du cru pour le mécréant, que du cru pour le croyant, ah ah ah ! — M’sieur Nietzsche, je peux vous raccompagner si vous voulez, vous avez un chez-vous, n’est-ce pas ? — Tu veux m’aider, Citoyen le Gracieux ? Je te fais peur ou je te fais pitié ? Tu as un rendez-vous ou tu as peur que le Marchand nous frappe ? Hein, tous les trois, là, vous pensez que je suis aussi fou que j’en ai l’air, vous pensez qu’il faut m’enfermer ? Ou bien cela vous fait-il seulement mal au coeur qu’un monsieur propre sur lui, cultivé, finissent dans les mains des Forces de l’Ordre au service des Marchands comme lui ? — Petite Lou, je te fais peur, hein ? Tu as peur que je me roule par terre en bavant, que je fasse dans mon pantalon en disant des atrocités. Mais pourquoi tu ne tombes pas amoureux de moi, Louise, pourquoi tu ne fais jamais l’effort de m’aimer ?”
Silence.
“Je vous le dis, je vous le dis : ils vont tout calculer, tout analyser, tout mesurer. Le siècle prochain ou même avant, la mesure prendra la place de ce qu’elle devait mesurer. Entre les mots et les choses, des brigades de commissaires vont établir des parcours préférentiels, des sentiers interdits. Ce qu’on pourra évaluer aura une valeur, le reste sera prohibé ou n’existera plus. Ce sera une ère de désordres épouvantables, il y aura de grandes batailles entre les forces de l’Ordre, la force des Ordres et les légions mues par le manque d’Amour. Ce seront des guerres de religion, des guerres de civilisations, des conflits sans queue ni tête ; ce sera le moyen-âge, enfin ! — M’sieur Nietzsche, je peux vous donner la main ? — M’aider ? Encore ? Mais tu perds la raison, Louise, tu sais bien que cela me tuerait. — Je ne m’appelle pas Louise mais je vous aime bien, vous êtes passionnant, vous êtes beau même, mais hors de toutes considérations sexuelles... — Ne fais jamais ça, ne dis jamais ça ! Je ne suis pas une chienne ! Non non non non : je n’aurais jamais dû faire la chienne, pleurer, aimer, m’abandonner ! Jamais je n’aurais dû. Alors ça suffit, maintenant, ne refais jamais ça, ne redis jamais ça, jamais ! — M’sieur Nietzsche, lâchez-là, vous exagérez... — Etre aimé, cette horreur ! Je rêve d’un amour à sens unique, de moi vers les autres, sans espoir ni possibilité de retour. Vous avez compris ? Je ne veux pas qu’on m’aime, je n’attends rien de personne... M’aimer pourrait me tuer une seconde fois. Penser et aimer, ça ne se peut pas ensemble. La beauté, oui, avec le sens et l’harmonie, l’ivresse et l’incohérence ; Appolon et Dyonisos dans une étreinte ; la coupole de Brunelleschi par Hyeronimus Bosch ! Goya au Vatican sur Raphaël ! Bouddha qui récite du Villon ! Mais pas la tendresse, pas la tendresse d’un enfant ! “
Nietzsche tourne et retourne en marmonnant, il fait d’horribles grimaces, se jette sur le piano, joue un mélange de Wagner et de hard-rock, tape des pieds, cherche un mur pour y fracasser sa tête...
“J’avorte, je le savais, j’avorte ! Le foetus de mon Zarathustra gluant ripe et disparaît à l’évier dans un glouglou. On n’a pas besoin de moi, on avait besoin de lui. La douleur me dévore. Souffle, poésie, ne peut plus... Où est le temps de la période, de l’inspiration et de l’enthousiasme ? Une lame entre par mon oreille gauche et déchire ce qu’elle rencontre. Mes phrases se disloquent. Plus qu’un verbe, sans sujet. Plus qu’un sujet, plus d’articulation, plus de pensée ! Des idées, des influx, des impulsions dans le vide laissé par la douleur derrière la douleur. — Mais Tenancier, fais quelque chose ! Tu ne vois pas qu’il meurt, non ? Il faut l’aider : il mange ses mains, il avale sa langue... — Des voix, une voix de fillette, cristalline. De l’italien ou du français, aérien, léger. Non, quelqu’un d’autre ! Pas Citoyen le Compatissant, pas le Gentil, pas le Banal ! — Chut ! Taisez-vous ! Quel est ce bruit, cette pulsation dans les graves, ce grondement ? Quelqu’un qu’on bat ? Qu’on torture ? Curieux, rien ne sort. Entre ses tripes et sa bouche, ils ont produit un court-circuit. Ca gronde, c’est rauque, ça siffle... — M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, vous faites trop peur, là, arrêtez ! — De gros bouillons amers, un goût de sang. Mais qui tue donc ? C’est là, derrière la fenêtre — Eh, eh, vous n’allez pas partir sans payer... — Le claquement d’un fouet. Un tripe “s” tracé dans l’espace qui s’abat sur le flanc fauve criblé de sueur rance et arrache un lambeau de viande. — Louise, petite Louise, ne regarde pas dehors ! Et toi Citoyen, fais quelque chose enfin, fais quelque chose, enfin !”
Nietzsche écarte d’invisibles badauds et file vers la porte. Il regarde à nouveau vers les carreaux, affolé...
“C’est un signe. La curée. L’Abattoir. La foule s’amasse. Un parfum de Jugement dernier. Les morts se levaient et on ne s’en était pas aperçu. Ils se sont mis en route comme ça, par désoeuvrement. Le bruissement de leur haillon n’avait pas défrayé la chronique, en ce temps là, il y avait des romanichels partout. Les voici sur les chemins vicinaux, les routes cantonales et sur les autostrades. Trop tard, le bruit court déjà, on ne se déplace pas pour rien, quand on est mort depuis des siècles. “Dieu est mort ! Dieu est mort !” chuchotent les nains et les enfants aux grands dont les oreilles se tendent en pavillons. “Le Jugement dernier est reporté”, prétend un journaliste, Il y a eu un imprévu.” Mais c’est pas possible, ça ne se peut pas. Enfin, Bon Dieu, le Buisson ardent, les Dix Commandements, Jésus sur le Golgotha, Mahomet à Medine, Quetzatcoatl et Ahura-Mazda, Anubis et Héphaïstos, Vischnou et tous les arbres d’Afrique, ça ne se conteste pas, tout de même, ce serait trop fort ! Ah ah ah, tous les arbres d’Afrique, justement ! Ils n’existaient pas, la faute au papillon qui rêve le monde ! au Serpent Fenrir qui fait sept fois le tour de l’Univers et qui va dévorer sa queue ! — M’sieur Nietzsche, ne manger pas vos mains, je veux pas que vous mangiez vos mains ! — M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, racontez-moi des histoires de Vieux Grecs comme tout à l’heure — M’sieur Nietzsche, M’sieur Nietzsche, protégez-moi de la maladie, protégez-moi de vos maux de tête, protégez-moi de ce qu’ils font au cheval !”
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